Vladimir JANKéLéVITCH, L’ambiguïté morale en son for intérieur

Il est interdit …

Il est interdit d'interdire : c'est ce que la contestation infinie inscrivait naguère sur les murs en lettres noires, noires comme le drapeau noir de l'anarchie. De même que la négation d'une négation vaut une affirmation et le refus d'un refus une acceptation, de même l'interdiction d'une interdiction équivaut à une autorisation. Si l'accent est sur les interdits eux-mêmes, levés l'un après l'autre, le refus de toutes les interdictions débouche à la limite sur la licéité universelle, et par conséquent sur le caprice, sur l'arbitraire, et en fin de compte, sur l'indifférence quiétiste ; il n'y a pas de « plutôt-que »; la liberté ne se définissait que par rapport à certaines choses interdites - un sens interdit, un passage interdit, une entrée interdite ; ce qui n'est pas expressément défendu est permis ; et de fait, la permission, à cet égard, a un sens déterminé. Mais quand tout est licite, il n'y a plus de place que pour la licence, et celle-ci n'est guère préférable à la paralysie totale. Tout est permis, même les contradictions qui s'entre-détruisent et se démentent les unes les autres. La licéité générale, et la bacchanale qui s'ensuit, empêche un ordre de se former, fût-ce l'ordre du désordre, un règne de s'instaurer, fût-ce le règne de l'anarchie. Et peut-on même parler d' «instauration » ? La situation n'est pas moins bloquée quand, au lieu d'aboutir par extrapolation ou généralisation à la licéité universelle en faisant tomber de proche en proche tous les veto, on commence par l'assertion prohibitive elle-même : ce qui est interdit maintenant, ce n'est pas tel ou tel interdit, ce n'est pas d'interdire ceci ou cela, interdictions de détail dont la levée étendrait, au fur et à mesure, notre latitude d'agir, non! Ce qui est interdit, en quelque sorte à la deuxième puissance, c'est le fait d'interdire en général et globalement, et c'est l'intention même d'interdire. Il est interdit d'interdire est une assertion générale, et cette assertion avec exposant ne tombe pas à son tour sous le coup d'une nouvelle interdiction qui la rendrait facultative : ce serait là une absurde régression à l'infini, ou peut-être un cercle vicieux comme celui où le sophisme d' Épiménide nous fait tourner en rond. Il est interdit d'interdire est donc un veto à sens unique, une assertion irréversible ; aucun veto de sens inverse ne renaît sur les pas de cette interdiction générale pour l'annuler ou pour la dévorer ; aucune interdiction régressive ne vient neutraliser l'interdiction d'interdire. Au demeurant, si tout, en définitive, est permis, l'interdiction d'interdire est permise elle aussi ; il n'est pas interdit, mais il est au contraire très utile, voire même recommandé, de se souvenir que l'interdiction est, par principe, systématiquement interdite : cette interdiction est affirmée sans appel, mais l'affirmation de ce veto des veto échappe elle-même au veto. Exception nécessaire pour que le discours ait un sens... Si elle ne nous est pas accordée, le silence est notre seul recours. Il est interdit d'interdire : vous ne pouvez m'empêcher de le professer, de justifier le droit d'interdire toute interdiction et finalement, au nom d'une philosophie dangereusement dogmatique de la liberté, de faire respecter ce droit et, le cas échéant, de réprimer toute infraction au veto des veto ; il est interdit de penser autrement, interdit de faire obstacle à la philosophie de la licéité universelle, de la saboter, de la limiter hypocritement. Cette interdiction d'interdire quoi que ce soit se formule elle-même en termes menaçants ; la permissivité absolue, assurant sans limites ni entraves l'exercice de toutes les libertés, est garantie, s'il le faut, à coups de gourdin. La liberté nous est donc imposée autoritairement et dans un langage comminatoire propre à intimider les indécis. La liberté du « tout-est-permis » et le terrorisme se rejoignent donc ou mieux ne font qu'un. L’interdiction d'interdire, réduite à l'impuissance par sa contradiction interne, trouve du moins son fondement dans une philosophie morale libertaire.
L'interdiction recèle toujours plus ou moins une tentation terroriste. Mais l'interdiction qui est non seulement interdiction directe des choses interdites, mais interdiction de l'intention même d'interdire, et non seulement interdiction de cette intention, mais interdiction radicale de toute interdiction, cette interdiction infinie fraie la voie à la surenchère du fanatisme moralisateur. Pourtant la restauration d'un terrorisme moral peut s'opérer de façon beaucoup plus simpliste et en quelque sorte mécanique. Depuis que la loi morale est devenue pour le profanateur une sorte de plaisir défendu (car toute vertu est impure et tout désintéressement suspect), c'est le plaisir qui fait la loi. Il y aura un devoir du plaisir et même une religion du plaisir! Et même une théologie du plaisir! Si bien que le « renversement» des valeurs se réduit en général à un report de la valeur, mutée d'un extrême à l'autre. Ce renversement, d'ailleurs irréversible (car il n'implique pas l'inversion qui, au terme de l'aller et retour, rétablirait le statu quo) est plutôt une interversion, une simple permutation des rôles. Échanger les rôles, ce n'est pas transformer intrinsèquement le sens des valeurs ; intervertir les geôliers et les prisonniers, ce n'est pas abolir les geôliers et les geôles, ni supprimer le principe même de ce qu'on appelle aujourd'hui « l'univers carcéral ». En prison, le veto, le devoir et la loi morale! Maintenant que les dévergondages du plaisir règnent sur la place, le veto à son tour est devenu martyr! Les derniers seront premiers, du moment que les premiers sont passés derniers... Mais il y aura encore des premiers et des derniers. Cette révolution, qui consiste à changer de geôliers, n'est-elle pas une dérision ?
La morale est essentiellement refus... encore que tout refus ne soit pas nécessairement moral! Tout dépend de ce qu'on refuse... En l'espèce, la morale est refus du plaisir égoïste. Et par conséquent, le refus qui refuse la morale est très généralement le refus du refus moral, le refus de renoncer à son plaisir-propre, à son intérêt-propre et à son amour-propre : en ce cas, le premier refus ( le refus de refuser ) ne se déduit pas du deuxième par soustraction - il l'annule, il le raye d'un seul coup et d'un seul trait. Tel est le non des égoïstes en sa désolante sécheresse. Mais il arrive aussi que ce refus du refus soit le refus d'une austérité complaisante, le refus de jeûnes inutiles et de pénitences suspectes. C'est dans ces privations intéressées que Fénelon reconnaissait les symptômes de l’ « avarice spirituelle ». L'anti-morale devient donc elle-même un chapitre de la morale. Car la morale a un si grand pouvoir assimilateur qu'elle récupère à l'infini tous les anti capables de la réfuter. Dans la dialectique de Pascal, tout prouve Dieu et tourne à sa gloire, le Contre autant que le Pour, les objections autant que les arguments : et de la même manière l'anti-morale est dans bien des cas un hommage que l'immoralisme rend à la morale.

Vladimir JANKéLéVITCH, L’ambiguïté morale en son for intérieur, Philosopher 1, sous la direction de Christian Delacampagne et Robert Maggiori, Fayard, 2000