Le rire
Que signifie le rire ? Qu'y a-t-il au fond du risible ? Que trouverait-on de
commun entre une grimace de pitre, un jeu de mots, un quiproquo de vaudeville,
une scène de fine comédie ? Quelle distillation nous donnera l'essence,
toujours la même, à laquelle tant de produits divers empruntent
ou leur indiscrète odeur ou leur parfum délicat ? Les plus grands
penseurs, depuis Aristote, se sont attaqués à ce petit problème,
qui toujours se dérobe sous l'effort, glisse, s'échappe, se redresse,
impertinent défi jeté à la spéculation philosophique.
I
Voici le premier point sur lequel j'appellerai l'attention. Il n'y a pas de
comique en dehors de ce qui est proprement humain. Un paysage pourra être
beau, gracieux, sublime, insignifiant ou laid ; il ne sera jamais risible. On
rira d'un animal, mais parce qu'on aura surpris chez lui une attitude d'homme
ou une expression humaine. On rira d'un chapeau ; mais ce qu'on raille alors,
ce n'est pas le morceau de feutre ou de paille, c'est la forme que des hommes
lui ont donnée, c'est le caprice humain dont on a pris le moule. Je me
demande comment un fait aussi important, dans sa simplicité, n'a pas
fixé davantage 1' attention des philosophes. Plusieurs ont défini
l'homme « un animal qui sait rire ». Ils auraient aussi bien pu
le définir un animal qui fait rire, car si quelque autre animal y parvient,
ou quelque objet inanimé, c'est toujours par une ressemblance avec l'homme,
par la marque que l'homme y imprime ou par l'usage que l'homme en fait.
Je voudrais signaler maintenant, comme un symptôme non moins digne de
remarque, l'insensibilité qui accompagne d'ordinaire le rire. Il semble
que le comique ne puisse produire son ébranlement qu'à la condition
de tomber sur une surface d'âme bien calme, bien unie. L'indifférence
est son milieu naturel. Le rire n'a pas de plus grand ennemi que l'émotion.
Je ne veux pas dire que nous ne puissions rire d'une personne' qui nous inspire
de la pitié, par exemple, ou même de l'affection : seulement alors,
pour quelques instants, il faudra oublier cette affection, faire taire cette
pitié. Dans une société de pures intelligences on ne pleurerait
probablement plus, mais on rirait peut-être encore ; tandis que des âmes
invariablement sensibles, accordées à l'unisson de la vie, où
tout événement se prolongerait en résonance sentimentale,
ne connaîtraient ni ne comprendraient le rire. Essayez, un moment, de
vous intéresser à tout ce qui se dit et à tout ce qui se
fait, agissez, en imagination, avec ceux qui agissent, sentez avec ceux qui
sentent, donnez enfin à votre sympathie son plus large épanouissement
comme sous un coup de baguette magique vous verrez les objets les plus légers
prendre du poids, et une coloration sévère passer sur toutes choses.
Détachez-vous maintenant, assistez à la vie en spectateur indifférent
: bien des drames tourneront à la comédie. Il suffit que nous
bouchions nos oreilles au son de la musique, dans un salon où l'on danse
pour que les danseurs nous paraissent aussitôt ridicules. Combien d'actions
humaines résisteraient à une épreuve de ce genre ? et ne
verrions-nous pas beaucoup d'entre elles passer tout à coup du grave
au plaisant, si nous les isolions de la musique de sentiment qui les accompagne
? Le comique exige donc enfin, pour produire tout son effet, quelque chose comme
une anesthésie momentanée du coeur. Il s'adresse à l'intelligence
pure.
Seulement, cette intelligence doit toujours rester en contact avec d'autres
intelligences. Voilà le troisième fait sur lequel je désirais
attirer l'attention. On ne goûterait pas le comique si l'on se sentait
isolé. Il semble bien que le rire ait besoin d'un écho. Ecoutez-le
bien : ce n'est pas un son articulé, net, terminé ; c'est quelque
chose qui voudrait se prolonger en se répercutant de proche en proche.,
quelque chose qui commence par un éclat pour se continuer par des roulements,
ainsi que le tonnerre dans la montagne. Et pourtant cette répercussion
tic doit pas aller à l'infini. Elle peut cheminer à l'intérieur
d'un cercle aussi large qu'on voudra ; le cercle n'en reste pas moins fermé.
Notre rire est toujours le rire d'un groupe. Il vous est peut-être arrivé,
assis en wagon ou à table d'hôte, d'entendre des voyageurs se raconter
des histoires qui devaient être comiques pour eux puisqu'ils en riaient
de bon coeur. Vous auriez ri comme eux si vous eussiez été de
leur société. Mais n'en étant pas, vous n'aviez aucune
envie de rire. Un homme, à qui l'on demandait pourquoi il ne pleurait
pas à un sermon où tout le monde versait des larmes, répondit
: « Je ne suis pas de la paroisse. » Ce que cet homme pensait des
larmes serait bien plus vrai du rire. Si franc qu'on le suppose, le rire cache
toujours une arrière-pensée d'entente, Je dirai presque de complicité,
avec d'autres rieurs, réels ou imaginaires. Combien de fois n'a-t-on
pas dit que le rire du spectateur, au théâtre, est d'autant plus
large que la salle est plus pleine ? Combien de fois n'a-t-on pas fait remarquer,
d'autre part, que beaucoup d'effets comiques sont intraduisibles d'une langue
dans une autre, relatifs par conséquent aux moeurs et aux idées
d'une société particulière ? Mais c'est pour n'avoir pas
compris l'importance de ce double fait qu'on a vu dans le comique une simple
curiosité où l'esprit s'amusé, et dans le rire lui-même
un phénomène étrange, isolé, sans rapport avec le
reste de l'activité humaine. De là ces définitions qui
tendent à faire du comique une relation abstraite aperçue par
l'esprit entre des idées, « contraste intellectuel », «
absurdité sensible », etc., définitions qui, même
si elles convenaient réellement à toutes les formes du comique,
n' expliqueraient pas le moins du monde pourquoi le comique nous fait rire.
D'où viendrait en effet, que cette relation logique particulière,
aussitôt aperçue, nous contracte, nous dilate, nous secoue, alors
que toutes les autres laissent notre corps indifférent ? Ce n'est pas
par ce côté que nous aborderons le problème. Pour comprendre
le rire, il faut le replacer dans son milieu naturel, qui est la société,
il faut surtout en déterminer la fonction utile, qui est une fonction
sociale. Telle sera, disons-le dès maintenant, l'idée directrice
de toutes nos recherches. Le rire doit répondre à certaines exigences
de la vie en commun. Le rire doit avoir une signification sociale.
Marquons nettement le point où viennent converger nos trois observations
préliminaires. Le comique naîtra, semble-t-il, quand des hommes
en groupe dirigeront tous leur attention sur un d'entre eux, faisant taire leur
sensibilité et exerçant leur seule intelligence. Quel est maintenant
le point particulier sur lequel devra se diriger leur attention ? à quoi
s'emploiera ici l'intelligence ? Répondre à ces questions sera
déjà serrer de plus près le problème. Mais quelques
exemples deviennent indispensables