«
Philosophie de comptoir »
Devant sa kro pression, il aimait à parler de chose et
d’autre ; il interpellait le premier venu,
« puisque vous êtes
là ! ». Si
c’était une femme, il confiait avec un clin
d’oeil qu’il était porté sur
la chose, « vous me comprenez »
… Mais comme chaque chose arrivait en son temps, il prenait
les choses comme elles venaient, « avec
philosophie ». Il éprouvait à
chaque instant de sa vie, et particulièrement ici, que
l’ordre des choses est inéluctable et
qu’il vaut mieux appeler les choses par leur nom si on
accepte de les prendre comme elles viennent. Il évoquait
ensuite, en mettant les choses au mieux, qu’on est si peu de
chose sur terre , « comme disait ma
grand-mère », qu’il fallait en
profiter. Ce souvenir le laissait tout chose, muet un instant, les yeux
mouillés ; puis il vidait quelques verres. Et sa
mémoire. Défilaient alors les
« c’est pas des choses à
dire », « Tu diras bien des
choses … » et
« J’vas te dire une bonne chose !
» avec l’accent de son enfance. Gesticulant et
paradant, il prenait ensuite les gens à
témoin : « De deux choses
l’une : ou on privilégie les choses de la
vie ou on détermine une place pour chaque chose et on range
chaque chose à sa place. Il faut savoir faire les choses
comme il faut dans la vie. On n’en a
qu’une ! » Et il vidait
à grand bruit son bock et son porte-monnaie. En mettant les
choses au pire, le patron refusait de continuer à le servir.
« Allons bon ! V’la
aut’chose », disait-il à la
cantonade, en levant comiquement les bras au ciel ; et il
allait attendre dans un coin que les choses se tassent…car
il savait que tout s’arrange, par la force des
choses !
Lucette Turbet