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«  Cornichons ' à l’ancienne ' ou pasteurisé ? »

En toile de fond des débats sur l’écologie, la technique, le devenir de la planète, la pollution, etc. se réitère une vieille opposition entre Nature et Culture. On la retrouve aussi bien dans les débats sur l’éducation (l’inné et l’acquis) que sur l’hérédité (hérédité biologique ou héritage social) ou encore dans le choix d’un plafond en poutres « à l’ancienne », d’un pot de cornichons « fabriqués artisanalement » ou encore d’une crème-dessert « façon grand-mère ». A chaque fois, sous de multiples formes se rejoue, plus ou moins implicitement, une pièce qui met en scène l’opposition de ce vieux couple dans des rapports simples, voire simplistes, d’exclusion ou d’inclusion.
Derrière chaque notion, nature ou culture, se profilent des grands systèmes d’idées et d’images qui sont en relation avec l’idée d’Origine. En effet, l’idée d’Origine suscite des réactions bien différentes. Pensons, par exemple, aux images mythiques des débuts de l’humanité. On les a imaginés soit comme le temps béni de l’innocence et du bonheur, l’âge d’or, le Paradis Terrestre… ; soit comme l’époque horrible de la brutalité et de la misère. L’homme primitif a été imaginé tantôt comme le bon sauvage, doux, indolent et beau, tantôt comme la brute épaisse à peine dégagée de l’animalité.
Selon les images associées au mot Origine, on est conduit très logiquement à imaginer l’histoire de l’humanité, dans une vision romantique, comme la perte de cet état primitif d’innocence et de bonheur : « tout se dégrade à partir de l’Origine ». Par contre, dans une vision plus rationaliste, l’histoire est pensée comme une marche continue vers la civilisation : « tout progresse à partir de l’Origine ».
Ainsi la Nature peut être considérée comme l’Origine, la puissance originelle et sacrée qui a donné la vie : le mot nature est un mot de la même famille que naître. Si l’on pense que la nature est bonne, qu’elle est l’Origine, on pense que tout ce qui existe – l’homme y compris – en fait partie, que c’est bien de rester proche d’elle et que c’est mal de s’en éloigner : tout ce qui sépare l’homme et la nature est condamné et dévalorisé ; la volonté de connaître et de transformer la nature par la connaissance scientifique et l’activité technique est coupable et dangereuse ; tout ce qui fait passer de la nature à la Culture est dévalorisé et condamné : la connaissance rationnelle, l’art et le travail, le langage, l’éducation… D’ailleurs la nature ne se prive pas, à l’occasion d’un tremblement de terre, d’un raz de marée ou autre cataclysme de se « venger » et de nous le faire payer.
A contrario, la nature peut être considérée comme mauvaise et ce, de deux manières différentes mais qui aboutissent au même résultat : ou bien elle est mauvaise parce que non encore transformée par l’activité humaine, ou bien elle est devenue mauvaise après avoir été bonne, puisque créée par un Dieu bon. Une faute originelle l’a pervertie, elle est désormais fondamentalement mauvaise. Si l’on pense que la Nature est mauvaise, on pense aussi que c’est bien de s’en éloigner : tout ce qui sépare l’Homme de la Nature est valorisé, la volonté de la maîtriser grâce à la connaissance scientifique et à l’activité technique est jugée bonne ; tout ce qui fait passer de l’une à l’autre : la connaissance, l’art et le travail, l’éducation, est valorisé.
On peut ainsi décliner à l’infini le couple Nature et Culture en opposant le corps à l’esprit, l’animal au raisonnable, l’instinct à l’intelligence, l’évolution et l’histoire, la vitesse et la lenteur…
Aussi connaître est-ce soit la participation à un ordre sacré et originel, soit une construction ou reconstruction par l’Homme. Connaître c’est communier, s’unir à cet Ordre initial ou bien construire un modèle intelligible et rationnel du réel. Dans un cas, la connaissance est sacrée, et on y accède par le rêve, la folie, la mort, l’expérience mystique ; dans l’autre, elle est profane et récuse tous les modes de connaissance (astrologie par exemple) non vérifiables. Tout mode de connaissance qui impliquerait le désir de percer malgré elle les secrets de la nature est jugée coupable par la première ; tout désir de connaître la Nature par des moyens irrationnels est une démission coupable de la raison dit la seconde.
Mon choix de telle ou telle sorte de cornichons signera mon appartenance à tel ou tel système d’idées et d’images !

Didier Martz