La loi morale semble, au moins dans la tradition judéo-chrétienne,
sannoncer dabord sous la forme de la loi religieuse. Le Décalogue
est le modèle de cette conception : la loi simpose à tous
parce quelle na pas une origine humaine. Et cette transcendance est
nécessaire pour que la loi puisse simposer car, sans cela, les hommes
nauraient aucune raison de ladopter. Bien au contraire, sans lautorité
de la loi, ils ne peuvent que se jeter dans la débauche et dans lidolâtrie,
ainsi que le constate Moïse, de retour du Sinaï. Le corollaire de cette
conception, cest la puissance de châtier dont dispose Dieu. Il peut
châtier les hommes de leur vivant, comme il le fait à Sodome et Gomorrhe.
Mais le châtiment, dans la conception chrétienne, vient plutôt
après la mort où les âmes des pécheurs sont livrées
aux tourments éternels de lenfer. Même si la théologie
fait de lamour de Dieu le mobile de lobéissance à la
loi, cest essentiellement dans la crainte de Dieu que senracine la
moralité. Cette question hante Les frères Karamazov de Dostoïevski
: " si Dieu nexiste pas, tout est permis. "
Lidée dun fondement de la morale dans lautorité
transcendante dune intelligence ordonnatrice du monde se retrouve dans les
doctrines providentialistes du XVIIe siècle et dans la théologie
naturelle. Chez Locke, par exemple, la loi morale est une loi naturelle, et cest
pourquoi il refuse la vision hobbesienne de lhomme à létat
de nature comme un être qui ne connaît que son " droit de nature
" sur tous et sur toutes choses. Mais cette loi naturelle qui interdit à
lhomme de disposer de sa propre vie et de celle des autres ou encore qui
fonde la séparation du tien et du mien, selon Locke, cest dans le
Nouveau Testament quon en trouve lexpression la plus achevée.
On pourrait critiquer ce besoin de fondement théologique de la morale par
lexamen de ses conséquences. Nos sociétés sont pluralistes
et admettent la liberté de conscience, par conséquent la liberté
de ne pas croire en Dieu. Ainsi, nous aurions un fondement de la morale qui ne
vaudrait que pour les croyants. Une telle morale suspendue à la foi perdrait
toute autorité. Dans les critiques modernes de la morale en général,
on retrouve dailleurs cette même problématique mais inversée
: puisque la morale découle de la religion et que la religion nest
que superstition, destinée à intoxiquer les hommes au profit des
tyrans et des parasites, la morale elle-même nest quune superstition
dont on devrait se débarrasser au plus vite. Largument du nécessaire
fondement théologique de la morale se retourne contre lui-même.
Il y a également un argument de fait : si la foi pouvait fonder la morale,
cela se saurait ! Les sociétés où la foi garde une très
grande importance ne sont ni plus ni moins immorales que les sociétés
où le scepticisme à légard de la religion est très
ancien. Les citoyens des États-Unis sont généralement très
religieux - cest peut-être même le plus religieux des pays développés
- et pourtant ils ne semblent pas très bien placés pour donner lexemple
de la régénération morale aux libre-penseurs goguenards de
lautre côté de locéan. Une question soulevée
depuis fort longtemps : déjà Pierre Bayle montrait que lathée
vertueux était de loin préférable au bigot superstitieux.
En troisième lieu, les défenseurs du fondement théologique
de la morale font comme si la révélation religieuse était
unique et comme si ses leçons étaient univoques. Mais quelle foi
peut donc servir de fondement à la morale ? Celle de lAncien Testament,
celle du Nouveau Testament, celle du Coran ? Faut-il plutôt suivre les leçons
de Bouddha ? Les esprits syncrétistes affirment que toutes ces religions
partagent un fond moral commun. Admettons cela - qui est tout sauf évident.
Alors il sensuit que laspect moral de ces religions na aucun
rapport avec les croyances proprement religieuses quelles imposent. Ce quelles
ont de commun, ce sont quelques préceptes raisonnables que tous les hommes
peuvent partager indépendamment de la question de savoir si Marie a été
conçue sans pêché originel ou si cest bien Gabriel qui
a révélé à Muhammad les vérités du Coran.
Largument syncrétiste loin de revaloriser le rôle de la foi
montre finalement quon peut fort bien sen passer.
En quatrième lieu, les morales religieuses si elles existent sont en fait
des prescriptions de vie qui débordent de très loin le champ de
la morale. Peut-on trouver un quelconque sens moral aux interdits alimentaires
? Manger de la viande le vendredi saint ou manger du porc, sont-ce là des
pêchés au même titre que le vol ou le parjure ? Peut-on mettre
le meurtre et la fornication sur le même plan ? Il suffit de poser ces questions
pour avoir la réponse. Le mélange de la diététique
et de la moralité a quelque chose dinconvenant.
Est-il vrai que si Dieu nexiste pas, tout est permis ? Norberto Bobbio analyse
la signification de la parole des chevaliers de lordre teutonique, "
Dieu le veut ". " Cest le revers du nihilisme : si Dieu existe
et que je combats à ses côtés, alors toute atrocité
est possible ". Le développement, à nouveau, des diverses formes
de fanatisme religieux, jusque sous ses manifestations les plus monstrueuses,
nous oblige à poser cette question. Si Dieu existe, dune part le
croyant est justifié dans sa croyance et lautre est dans lerreur
absolue quil faut extirper pour la plus grande gloire de Dieu. Si Dieu existe,
la vie terrestre nest quune vie misérable qui en saurait en
rien être comparée avec la vie dans lau-delà et, par
conséquent, la mort nest pas à craindre, ni pour soi, ni pour
les autres, puisque de toutes façons, cest Dieu qui décide
de rappeler à lui les mortels. Cest pourquoi dans les religions cohabitent
si facilement les préceptes moraux les plus incontestables et lutilitarisme
le plus prosaïque et le goût du sacrifice le plus terrifiant. Credo
quia absurdum ! En effet, il faut croire parce cest absurde, car sinon comment
croire pour des raisons morales à des dogmes qui enseignent que les bébés
non baptisés erreront éternellement dans les limbes ? Comment admettre
une justice divine qui condamne les enfants pour les fautes des parents ? Comment
lamour pourrait-il ordonner lextermination des infidèles ?
Inversement, si Dieu nexiste pas, la responsabilité morale nous incombe
intégralement. Pas de justice ni de miséricorde divine dans lau-delà.
Trouver nos propres limites, cest notre affaire. Déterminer ce que
nous devons nous interdire, cela nous concerne et la réponse est dans lusage
de notre jugement et nulle part ailleurs. Autrement dit, on pourrait renverser
la proposition commune sur lamoralisme de notre époque désenchantée.
Cest parce que la religion a déserté les esprits et les pratiques
sociales que nous avons besoin de morale et cest parce que nous pouvons
entrer dans lâge de la majorité - pour parler comme Kant dans
Quest-ce que les Lumières ? - que la morale, une morale autonome,
humaine, rien quhumaine, est véritablement possible.
Denis Collin, perso.wanadoo.fr/denis.collin, sept 2002
Texte recueilli par Lucette Turbet , mise en page Olivier
Boussard