Bruno Tessarech est co-auteur avec Patrick Henry du livre Avez-vous à le regretter ?, récit autobiographique, qui retrace le parcours hors du commun, cest le moins quon puisse dire, de celui qui fut lassassin dun enfant, lexemple même dune possible réinsertion après des années de prison et en même temps lexemple de limpossible réinsertion.
Didier Martz : Ce livre a suscité une campagne dindignation car il était considéré comme un affront fait à la mémoire de la victime et à ses parents.
Bruno Tessarech : Je suis étonné de ces réactions de rejet surtout venant de ceux, je pense aux médias, qui ont toujours joué avec ce personnage.
D.M. Le rôle des médias dans cette affaire ?
B.T La presse suit Patrick Henry depuis 25 ans et à propos de la sortie du bouquin, on a assisté à une véritable hystérie professionnelle du scoop. Il fallait être les premiers à annoncer le bouquin. Les médias, jamais à une contradiction près, demandaient du « sang à la une » mais, de manière paradoxale, afin de pouvoir dire que parler du sang, « cest ignoble, ça ne se fait pas ». On veut de linformation pour mieux tirer dessus.
D.M. Compte tenu de ce que Patrick Henry représentait dans lopinion, une représentation fantasmatique certes, mais contre laquelle il était difficile daller.
B.T. On a effectivement transféré sur nous tout ce que laffaire Patrick Henry a véhiculé, a enfreint comme tabous : lenfant, largent, le meurtre. Même au nom de lexemplarité de son cas vu sous langle de la réinsertion possible dun individu, il était difficile daller contre un sentiment général qui, au fond, condamne toujours Patrick Henry quoi quil fasse. Je ne nie cependant pas que, à ce jeu médiatique, Patrick Henry a lui-même contribué de façon non négligeable. Déjà au moment de laffaire, en 1976, il est un des premiers à comprendre quon peut profiter de lécho suscité par les médias. Il en joue au moment des faits, il en joue encore au cours de son procès, car il ne faut pas oublier quil devient, à ce moment-là, le symbole de labolition de la peine de mort, et il en joue enfin au moment de sa libération au nom dun autre symbole : celui de la réinsertion possible. Ce quil appréhendera moins, cest que, si on peut jouer avec les médias, on peut aussi se faire dévorer par eux.
D.M. Donc votre tentative de réhabilitation allait à contre-courant et en touchant au mythe, vous avez touché au sacré. Navez-vous pas eu le sentiment de devenir le bouc émissaire à sacrifier ?
B.T. Sans doute. Patrick Henry a joué et joue un rôle symbolique dans limaginaire collectif. Cet homme a toujours joué avec le feu. Il sest toujours mis dans des situations dont la somme devient insupportable à lopinion : le kidnapping, le meurtre dun enfant, et le tout, de surcroît , pour de largent.
D.M. Renforcé par un contexte idéologique qui place au centre de son système une nouvelle catégorie mentale, celle de lenfant, de lenfant-roi.
B.T. Un psychiatre me disait quau 19e siècle le crime absolu, cest le crime du vieillard, du père, du vieux. Aujourdhui, rien nest plus monstrueux aux yeux de lopinion que de toucher à un enfant - à linnocence, à la pureté. Patrick Henry a sans doute été lun des premiers à se frotter à un tabou en train de naître dans la société et qui prend aujourdhui des proportions spectaculaires.
D.M. En quel sens ?
B.T. Celui du retour dun certain ordre moral qui se saisit de faits, certes tous condamnables, pour réintroduire insidieusement une normalité voire une normalisation.
D.M. Sur la sexualité avec le sida, la pédophilie ou dans un autre domaine la sécurité. Revenons à Patrick Henry. Vous avez été en contact avec lui régulièrement et longuement, qui est-il ?
B.T. Cest un homme extraordinairement ordinaire. Jose le paradoxe : ce qui est le plus inquiétant lorsque lon se trouve en contact avec lui, cest que, précisément, il na rien dinquiétant ! Il sagit même dun individu tout à fait banal. On peut donc sidentifier à lui, ce qui nest pas le cas de Francis Heaulme, par exemple, qui, lui, est un monstre. Patrick Henry na rien du monstre ; jaurais tendance à ne même pas le croire pervers. Et je crois que la possibilité que chacun a de sidentifier à lui dans cette banalité nest pas pour rien dans les réactions de rejet que nous avons connues. Il y a là sans doute quelque chose de lordre du miroir. Cest un homme parfaitement rangé, ordonné - sa vie en prison était très organisée, et je sais quelle lest à nouveau en Espagne -, lisse : monsieur tout le monde, celui quon côtoie sans se douter quil possède un double visage, le collègue de bureau quon salue tous les matins. Mais M.le maudit, le personnage-titre du film de Fritz Lang, était lui aussi un homme ordinaire
D.M. Cette banalité du mal évoquée par Hanna Arendt à propos dEichman. Un homme très ordinaire après tout.
B.T. En effet. Une des choses qui mont le plus frappé en travaillant avec Patrick Henry, cest le caractère insignifiant de sa vie, son conformisme incroyable. En QHS, le quartier de haute sécurité, il se fixe des horaires stricts, il a une vie très réglée - sans doute parce quil soupçonne, au fond de lui, que le moindre écart peut le faire sombrer. Donc une grande banalité du personnage. Il est issu dun milieu lui aussi très commun : des parents commerçants, peu intellectuels, un univers banal, franco-français Ordinaire et ordonné. Et je pense que cest de cela quon a peur. A travers lui, chacun peut avoir peur de soi-même. Chacun de nous peut très bien devenir comme lui. Les prisons sont dailleurs remplies de gens qui ne se différencient de chacun de nous que par lacte quun jour, ils ont commis - laccident de parcours. Certains penseront que ce « détail » fait toute la différence ; jai pour ma part tendance à penser que cest aussi ce qui fonde nos ressemblances, et qui doit nous interroger : quelle part de mal sommeille en chacun de nous ?
D.M. Et par rapport à son crime, comment réagit-il ?
B.T. Il éprouve un profond remords, surtout celui davoir fait
du mal aux gens. Cette crainte de faire mal traverse beaucoup de ses conduites
mais avec là encore un paradoxe ; étant un être banal,
ce remords a tendance lui aussi à devenir banal. Lorsquil me
dit par exemple dans un entretien que le seul mort quil ait jamais vu
dans la vie, cest son grand-parent, oubliant ainsi sa victime, on pourrait
penser à du cynisme ou à un refoulement. Pas du tout ; il a
oublié de mentionner le cadavre de lenfant comme il aurait oublié
nimporte quoi dautre !
Ce qui est terrifiant chez lui, cest labsence de surmoi. Il vole
dans un supermarché parce que ça lennuie dattendre
à la caisse ! Il est impulsif et incapable de porter un jugement sur
lui. Le livre amplifie même cette sensation de malaise. Comme il est
à la première personne, on a le sentiment quà aucun
moment, lauteur ne prend du recul avec lui-même.
D.M. En deux mots, comment en arrive-t-il au meurtre ?
B.T. Sans vouloir faire de la psychanalyse « à la petite semaine
», jai été frappé par le portrait quil
ma brossé de son père, un homme à la fois silencieux,
voire taciturne, mais très dur, dictatorial, qui impose une loi à
laquelle le jeune Patrick ne se soustraira quen essayant de passer à
travers les mailles du filet. Tenu serré, sous cette coupe, il veut
sen sortir. Il va attraper la « grosse tête », il
va vouloir de largent et à tout prix : dou des chèques
sans provision, de la fauche, des larcins divers
et tout cela sur fond
de jérémiades de la mère quil ne veut pas contrarier
; origine, sans doute, de sa crainte de faire de la peine aux gens.
Vers vingt-deux, vingt-trois ans, il ouvre une boutique et mène grand
train. Son père lui dit quil court à léchec
et pour éviter la réalisation du pronostic, il va devoir se
procurer de largent : braquer une banque ou kidnapper un enfant, ramasser
largent, rembourser ses dettes et le tour sera joué, pense-t-il.
Il nest pas exigeant : un million suffit. Cette somme ma toujours
paru symbolique. Comme dit le philosophe Alain : « Au-delà du
premier million, la richesse devient imaginaire ». Je pense que Patrick
Henry vit dans cet imaginaire-là : devenir riche, ne plus être
un raté, en imposer à son père, enfin. On connaît
la suite : il séquestre le gosse, le filet policier se resserre, il
tue Philippe, puis, pris de panique, il cache la vérité pendant
quinze jours avec un aplomb désarmant.
D.M. Compte-tenu du contexte, du personnage, pourquoi avoir participé à la réalisation de cet ouvrage ?
B.T. Au début, il sagissait pour moi dun simple travail de relecture dun texte écrit par Patrick Henry ; mais très vite, la collaboration est allée plus loin, car pour être franc, le texte quil nous proposait nétait pas formidable. Jai accepté le travail. Par rapport à laction que je mène avec les détenus en philosophie et en écriture, le cas de Patrick Henry était tout à fait exemplaire dune réinsertion réussie. Jétais donc attentif à la manière dont il avait pu sen sortir. Car pour moi, à cette époque, il sen était sorti. Les faits le prouvaient.
D.M. Mais par rapport au forfait quil a commis, par rapport à la victime, à ses parents ? Naviez-vous pas une gène à accepter cette collaboration ?
B.T. Après 25 ans de prison, je considérais que cet homme avait
payé une grosse facture. Il avait passé en prison des examens
très difficiles, monté une entreprise avec des co-détenus,
aidé de nombreux autres, etc. A mes yeux, comme à ceux de beaucoup
dautres, par exemple Robert Badinter, son défenseur en 1976 ou
Thierry Lévy, son avocat actuel, cet homme avait payé sa dette
à la société. Il ne lui devait plus rien et avait donc
le droit de réintégrer la société dite normale.
Je nai donc pas eu de problème de conscience au regard de la
société. En outre, je dissocie la punition infligée par
la société du remords, de la culpabilité que peut éprouver
le coupable dun crime aussi atroce qui, en dernier ressort, ne concerne
que la conscience individuelle.
Ne perdons pas de vue que jusquà lété dernier,
Patrick Henry était devenu le symbole de la réinsertion, après
avoir été lun des symboles de labolition de la peine
de mort.
D.M. Cest en effet sur son cas que Robert Badinter obtient labolition.
B.T. Exactement. Lorsque cette histoire commence, il y a un an, la maison Calmann-Lévy et moi-même sommes convaincus de faire un livre « militant ». Il faut que le cas de Patrick Henry soit connu sous tous ses aspects afin daider les autres détenus, et permettre de repenser par son intermédiaire le rôle de la prison qui aujourdhui échoue lamentablement à la réinsertion des individus. Car noublions pas que tout ce que cet homme a pu accomplir en prison, ses études, son travail, etc., il la accompli avec ses seules forces, sans laide du système carcéral ; avec sa neutralité, tout au plus.
D.M. Mais on ne peut pas faire limpasse sur les victimes, leur douleur, leur souffrance et le retour sur la scène, la grande scène médiatique de Patrick Henry, cest une nouvelle gifle pour eux ?
B.T. Vous posez le problème de la réparation et de lapaisement des victimes. Mais soyons clairs : rien, jamais, ne pourra atténuer la souffrance des parents du petit Philippe. Et ce nest ni un livre, ni une peine plus longue, ni quoi que ce soit dautre qui leur fera plus de mal quils nen ont eu. Et puis, les belles âmes qui nous ont condamnés devraient savoir quaujourdhui rien nest fait dans le système judiciaire français pour les victimes à part quelques cellules dassistance psychologique. Rien détonnant, donc, à ce que, pour beaucoup dentre elles, il ny ait pas dautre alternative que la mort du coupable. Alors que dans dautres pays, on associe plus étroitement les victimes au processus de la punition, allant même jusquà leur faire rencontrer les auteurs du crime.
D.M. De manière à réduire lécart qui laisse trop la place à limagination et au ressentiment ?
B.T. Cest cela. Car je suis convaincu que les victimes et leurs familles savent que même la mort narrangerait rien. Je ne suis au contraire pas loin de penser, même si cest idéaliste, que pour les parents Bertrand, le fait de savoir Patrick Henry rongé par le remords, car il lest, de le voir se réhabiliter, aurait pu atténuer leur peine.
D.M. Ce qui ne signifie pas nécessairement pardonner
B.T.Comme je vous lai dit, il faut dissocier le pardon de la punition sociale. Porter témoignage dun itinéraire de rédemption nest pas à mon sens de nature à accroître la souffrance des victimes. Mais cétait sans compter, bien sûr, avec les défaillances de Patrick Henry qui ont, pour une très large part, ruiné les espérances que lon pouvait placer en lui, mon ami éditeur, Marc Grinsztajn, aussi bien que moi-même, et tant dautres.
D.M Vous avez tout à lheure employé limparfait à propos de ce cas que vous disiez exemplaire ?
B.T. Je suis profondément déçu suite aux derniers développements de cette affaire car on tenait là un symbole fort dont lexemplarité pouvait conduire à faire évoluer les choses, mais quel gâchis !
D.M. Est-ce que la réinsertion est possible, est-ce que le principe même de la réinsertion est valable ?
B.T. Le cas Patrick Henry est sans doute particulier. Cest un homme
bourré de contradictions et de faiblesses. Mais son attitude ne devrait
pas remettre en cause lidée de la réinsertion. En outre,
je minterroge : comment un individu qui déploie une énergie
considérable pour sen sortir finit par ne pas pouvoir le faire
? Quelque chose ne va pas dans linstitution pénitentiaire et
post-pénitentiaire. Cest un système clos, conflictuel,
déshumanisé, où lexigence de réinsertion
est loin dêtre prioritaire. Ajoutons quil est difficile
de se confronter à la réalité après 25, 15, 10
ou même deux ans passés derrière les barreaux. A moins
dêtre un vrai truand qui continue à gérer ses affaires
en prison, qui calcule, fait des projets, élabore des stratégies
Ainsi, à travers le cas de Patrick Henry, sont posés toutes
sortes de problèmes : celui des victimes, du pardon ; celui des assassins,
de leur repentir, de leur remords. Et plus généralement la question
de la réinsertion, de la longueur des peines, de laccompagnement
des individus à leur sortie. Jajoute que, dans le contexte idéologique
et moralisant que nous avons évoqué, lexpérience
que jai vécue donne la mesure de la difficulté à
porter témoignage. A essayer de construire, contre lopinion commune,
un autre discours, une autre réflexion.
Didier Martz - Bruno Tessarech