Les mots pour le dire

Les mots pour le dire

Je ne peux plus me rappeler quelle heure il était quand j'ai passé la grille pour la première fois. Ai-je vu seulement les plantations abandonnées du jardinet ? Ai-je senti les graviers du chemin étriqué ? Ai-je compté les sept marches étroites du perron ? Ai-je regardé le mur de meulière en attendant l'ouverture de la porte d'entrée ?

Je ne le crois pas.
Par contre j'ai vu le petit homme brun qui me tendait la main. J'ai vu qu'il était très menu, très correctement vêtu et très distant. J'ai vu ses yeux noirs, lisses comme des têtes de clous. Je lui ai obéi quand il m'a demandé d'attendre dans une pièce qu'il a découverte en soulevant une tenture. C'était une salle à manger Henri Il dont le mobilier complet - table, chaises, buffet, desserte envahissait presque tout l'espace, imposant à la nouvelle venue que j'étais ses bois ouvragés, sculptés de gnomes et de lierre, ses colonnettes contorsionnées, ses plateaux de cuivre et ses potiches chinoises. Cette laideur n'était pas importante. Ce qui m'importait c'était le silence. J'ai attendu, aux aguets, tendue, jusqu'à ce que j'entende le bruit d'une double porte que l'on ouvrait, à droite de la tenture, ensuite un passage frôlant la tenture - un passage de deux personnes - puis l'ouverture de la porte d'entrée, une voix qui marmonnait : « Au revoir, docteur », pas de réponse et la porte qui se fermait. Encore un passage feutré en direction de la première porte, quelques secondes supplémentaires, le parquet qui craquait sous le tapis, signe que la porte était restée ouverte, des mouvements incompréhensibles. Enfin la tenture s'est soulevée et le petit homme m'a fait entrer dans son cabinet.
Maintenant me voilà assise sur un siège, devant un bureau. Lui est au fond d'un fauteuil noir à côté du bureau, si bien que je suis obligée de me tenir de biais pour le regarder. Sur le mur qui me fait face il y a une bibliothèque pleine de livres dans laquelle s'encastre un divan marron avec un polochon et un petit coussin. Le médecin attend visiblement que je parle.
« Docteur, je suis malade depuis longtemps. Je me suis sauvée d'une clinique pour venir vous voir. Je ne peux plus vivre. »
Il me fait signe des yeux qu'il m'écoute attentivement, qu'il faut que je continue.
Prostrée comme je l'étais, recluse dans mon univers, comment trouver les mots qui passeraient de moi à lui? Comment jeter le pont qui joindrait l'intense au calme, le clair à l'obscur, qui enjamberait l'égout, le fleuve gros de matières en décomposition, le courant méchant de la peur, qui nous séparait le docteur et moi, les autres et moi ?
J'avais des histoires à raconter, des anecdotes. Mais l'histoire qui m'habitait, « la CHOSE », cette colonne de mon être, hermétiquement close, pleine de noir en mouvance, comment en parler ? Elle était dense, épaisse, parcourue à la fois de spasmes, de halètements et de mouvements lents comme ceux des fonds marins. Mes yeux n'étaient plus des fenêtres. Bien qu'ouverts je savais pourtant que je les avais fermés, qu'ils n'étaient que deux tranches de globes oculaires.
J'avais honte de ce qui se passait à l'intérieur de moi, de ce charivari, de ce désordre, de cette agitation, et personne ne devait regarder là-dedans, personne ne devait savoir, pas même le docteur. J'avais honte de la folie. Il me semblait que n'importe quelle forme de vie était préférable à la folie. Je naviguais sans cesse dans des eaux extrêmement dangereuses pleines de rapides, de chutes, d'épaves, de tourbillons et cependant je devais faire semblant de glisser sur un lac, aisément, comme un cygne. Pour mieux me cacher j'avais bouché toutes les issues : mes yeux, mon nez, mes oreilles, ma bouche, mon vagin, mon anus, les pores de ma peau, ma vessie. Pour mieux obstruer ces orifices mon corps fabriquait en abondance les matières adéquates dont certaines s'épaississaient au point de ne plus passer, de faire bloc, dont d'autres au contraire s'écoulaient sans cesse, interdisant ainsi l'entrée à quoi que ce soit.
« Pouvez-vous me parler des traitements que vous avez suivis ? Des spécialistes que vous avez consultés ?
- Oui. »
De cela je pouvais parler. Je pouvais énumérer les médecins et les remèdes …

… Pour les malades mentaux, les mots, de même que les objets, vivent autant que les gens ou les animaux. Ils palpitent, ils s’évanouissent ou s’amplifient. Passer à travers les mots, c’est comme marcher dans la foule. Restent des visages, des silhouettes qui s’effacent vite du souvenir ou s’y enfoncent parfois, on ne sait pourquoi. Pour moi, à cette époque, un mot isolé de la masse des autres mots, se mettait à exister, devenait une chose importante, devenait peut-être même la chose la plus importante, m’habitait, me torturait, ne me quittait plus, reparaissait dans mes nuits et m’attendait à mon réveil.
J’ouvrais les yeux doucement, j’émergeais du sommeil lourd, chimique, pâteux que me procuraient les tranquillisants. Je sentais d’abord mon corps intact. Puis je sentais l’heure, le soleil. Ca allait. Je remontais à la surface de ma conscience. Une seconde, deux secondes, trois peut-être : FIBROMATEUX ! Splach ! étalé comme une grosse éclaboussure de peinture grasse sur un mur clair. Immédiatement venait le grelottement, avec le tambour du cœur et la sueur de la peur. C’était la journée qui commençait.

Marie Cardinal, Les mots pour le dire, 1975.