En l'absence de Dieu, refuser le mal
Dieu est mort une première fois sur la croix de
Jésus-Christ, une deuxième fois avec Nietzsche et
Marx ; sa troisième mort survient lorsqu'on ne croit plus en
un même Dieu pour tous, en une perfection commune pour tous,
en un idéal consensuel touchant le beau, le vrai, le bien.
Le philosophe André Glucksmann explique dans "La
troisième mort de Dieu" pourquoi, selon lui, la
Première Guerre mondiale fut le déclencheur d'un
processus irréversible d'abandon de Dieu en Europe. Dans cet
entretien, il reprend quelques thèmes de cette
réflexion.
La " troisième mort de Dieu ", c'est la
déchristianisation de l'Europe, la disparition de Dieu dans
la vie des Européens. Elle est aisément
observable. Pourtant, on parle aussi d'un regain
d'intérêt pour le religieux. Alors le premier
constat n'est-il pas en train de se périmer ?
André Glucksmann : Tout d'abord, l'idée que
l'Europe n'est plus chrétienne n'est pas encore
mesurée dans son ampleur historique par les religions. Ce "
regain " dont vous parlez est annoncé et
réannoncé tous les dix ans, depuis deux cents
ans. Le pape vient tout juste de dévoiler que " les
Européens vivent comme si Dieu n'existait pas ". Reste
à examiner pourquoi et comment. D'où mon livre.
Deuxièmement, lorsqu'on célèbre (ce
fut le cas à propos du jubilé ou de
Pâques) une " renaissance de la foi " ou une " revanche de
Dieu " (au gré des sensibilités), il conviendrait
de préciser que ce n'est pas la religion, mais la
religiosité qui reprend du poil de la bête.
Beaucoup de personnes supportent mal la troisième mort de
Dieu et réagissent à l'aveuglette par une sorte
de subjectivisme de la foi, qui peut donner naissance à des
sectes ou à du terrorisme religieux.
Le Dieu des grandes religions était un
référent, un " principe ", disait Aristote, qui
unifie et auquel sont suspendus le ciel et la nature. Ou bien avec
Platon l'équivalent du soleil qui réchauffe
(principe de vie) et éclaire (principe d'intelligence et
d'entente). La religion a fonctionné dans toute l'histoire
de l'humanité, et en Europe jusqu'en 1915, comme " lien
social " (Durkheim). Le principe de communion disparu n'est pas
rétabli par les efflorescences de religiosité
qu'on monte en épingle. Qui revient à un Dieu
pour tous ? Qui possède la définition d'une
perfection commune ? Qui professe encore un idéal consensuel
touchant le beau, le vrai et le bien ? Les manifestations de
religiosité ne font que confirmer la troisième
mort de Dieu. Elles sont les ersatz, les sous-produits vécus
d'une disparition mal vécue….
A la fin de votre livre, vous écrivez : " Etre ensemble sur
cette terre, c'est être ensemble en danger et parfois s'en
rendre compte. En l'absence d'un Dieu absolu, universel, reconnu,
s'entendre à retarder l'échéance des
fléaux, instituer une communauté du risque, faire
face, cela s'appelle une civilisation. " C'est ce qui devrait
désormais, pour vous, faire lien entre nous ?
Oui. La Communauté européenne, qui se
révèle être assez
démocratique et plutôt plus tolérante
que les Européens ne l'ont été avant
elle, n'est pas fondée sur un bien commun, un dieu unique.
Elle a été instituée par des
catholiques, des protestants, des juifs, des agnostiques, des gens de
gauche et de droite, de nationalités diverses et qui avaient
des bagages d'hostilité assez importants ! Elle s'est
fondée sur du négatif, contre un mal commun,
à partir de la capacité d'envisager,
malgré les différences d'opinions et de
croyances, un même danger, une même abomination.
Elle s'est construite contre une inhumanité
manifestée sous trois formes : Hitler, le stalinisme, le
colonialisme. Ces trois refus, ces trois piliers du consensus
européen, je ne prétends pas qu'ils sont
éternels ; ils sont fondés sur des
expériences historiques et les expériences
historiques, cela s'oublie. Mais ce principe de
réalité fonctionne, il permet de s'entendre entre
malentendants, entre gens qui ont du paradis des conceptions
particulièrement
hétérogènes mais s'accordent, non sans
peine, sur et contre nos modernes enfers. Cela suppose en condition
préalable la capacité de regarder le mal en face,
la plus ancienne tradition de la culture européenne. Les
Grecs nous ont appris cela. L'Iliade commence par penser dans l'horizon
d'un génocide, certes encore littéraire : Troie,
sa civilisation et ses habitants seront rayés de la carte.
Vous savez à quel point la mémoire est quelque
chose de difficile à entretenir... L'expérience
du mal s'éloignant dans le temps, ne risque-t-elle pas de
devenir aussi abstraite que l'idée du bien, de se
transformer en tabou ?
Vous avez raison, il y a un risque. Nulle civilisation ne vit hors
risque. L'oubli du mal fait partie du mal. Cependant la reproduction de
l'horreur révèle la
nécessité de se mobiliser derechef contre elle et
de réanimer notre mémoire ; la permanence des
grandes et " petites " turbulences humaines empêche de dormir
complètement. Ces malheurs, qu'on prétend
éliminer avec des vœux pieux (" jamais plus "...),
ces malheurs se reproduisent. Le génocide des Tutsis au
Rwanda en rappelle d'autres, et l'attitude passive, innommable des
démocraties et des autorités morales et
religieuses reproduit d'antérieures démissions.
De quoi la culture parle-t-elle, quand ce n'est pas du nombril de
l'écrivain ? Elle parle des douleurs, des souffrances, de
l'aveuglement. Voyez les tragiques grecs ou bien Shakespeare, voyez les
reporters au Rwanda. Chacun peut trouver une piste dans la lutte
permanente contre la saloperie, contre la faculté de fermer
les yeux et contre l'oubli
Vous commentez le Christ crucifié par le biais du tableau
d'Holbein, incontournable dans "L'Idiot" de Dostoïevski. Vous,
agnostique d'origine juive, comment voyez-vous cette figure du Christ ?
Est fondamental, dans l'idée de la crucifixion, le primat de
la mort de Dieu sur sa résurrection. La
résurrection d'un dieu fait une nouvelle peu originale,
toutes les croyances en propagent de semblables. La mort de Dieu est
déjà plus rare, même si le "
païen " Plutarque l'évoque. Toute hors norme, en
revanche, la méditation de la mort de Dieu - que laisse
pressentir la croix, la crucifixion - déclenche une "
metanoïa ", un retournement bouleversé sur soi dont
le mouvement échappe probablement à ses
promoteurs. Dostoïevski ne contemple pas seulement la mort
d'un dieu parmi d'autres, d'un homme parmi d'autres ; il s'approche
d'assez près de ce que décrit Wiesel dans La Nuit
: la scène de l'enfant pendu dans un camp par les SS. Devant
ce crime, quelqu'un demande : " Où est le bon Dieu ? " et
Wiesel entend intérieurement : " Où est-il ? Le
voici, il est pendu ici... " On pourrait dire que Wiesel est presque
chrétien lorsqu'il écrit cela. Cependant
l'expérience paraît trop fondamentale pour
pareille OPA : Wiesel reste aussi sidéré et
interdit que Dostoïevski. Insister aussi lourdement sur le
fait que Dieu puisse mourir au travers de la mort d'un homme retourne
le regard. De la première mort de Dieu à la
troisième se prolonge une éducation, que l'on
repère chez Paul, non pas quand il affirme la
résurrection, mais lorsqu'il s'interroge sur sa propre
participation à la mort du Christ. Cette
méditation est également visuelle et picturale et
la capacité d'exhiber dans un élément
la disparition de l'ensemble suscitera la très grande
peinture européenne, jusqu'au Guernica de Picasso. Entre la
première et la troisième mort de Dieu existe une
affinité - absente dans la deuxième, celle
proclamée par Marx ou Nietzsche -, qui consiste à
remplacer Dieu par encore plus fort que lui. Une complicité
de l'expérience, du regard et de la méditation
noue la première et la troisième mort de Dieu. "
La nouveauté du christianisme, c'est la
méditation de la mort de Dieu "
André Glucksmann, Réforme N°2874
(11/05/2000), propos recueillis par Séverine Boudier