Compte-rendu du Café du 5 mai 2001-05-07
Au café le Henri IV à Reims, 
entre les Halles et l'Hôtel de Ville
suis celui que je crois etre ?
Assurément on peut dire que le fou se croit autre qu'il n'est, comme le retient la phrase sur "ceux qui se croient vêtus d'or et de pourpre" où Descartes se conforme aux plus anecdotiques des histoires de fous [...].
Mais [...] si un homme qui se croit un roi est fou, un roi qui se croit un roi ne l'est pas moins.
Comme le prouvent l'exemple de Louis II de Bavière et de quelques autres personnes royales, et le " bon sens " de tout un chacun, au nom de quoi l'on exige à bon droit des personnes placées dans cette situation "qu'elles jouent bien leur rôle ", mais l'on ressent avec gêne l'idée qu'elles " y croient " tout de bon, fût-ce à travers une considération supérieure de leur devoir d'incarner une fonction dans l'ordre du monde, par quoi elles prennent assez bien figure de victimes élues.
Le moment de virage est ici donné par la médiation ou l'immédiateté de l'identification, et pour dire le mot, par l'infatuation du sujet.
Pour me faire entendre, j'évoquerai la sympathique figure du godelureau , né dans l'aisance, qui, comme on dit, "ne se doute de rien ", et spécialement pas de ce qu'il doit à cette heureuse fortune. Le bon sens a la coutume de le qualifier selon le cas de "bienheureux innocent " ou de "petit c..tin ". Il "se croit" comme on dit en français : en quoi le génie de la langue met l'accent où il le faut, c'est-à-dire non pas sur l'inadéquation d'un attribut, mais sur un mode du verbe, car le sujet se croit en somme ce qu'il est : un heureux coquin, mais le bon sens lui souhaite in petto l'anicroche qui lui révélera qu'il ne l'est pas tant qu'il le croit. Qu'on n'aille pas me dire que je fais de l'esprit, et de la qualité qui se montre dans ce mot que Napoléon était un type qui se croyait Napoléon. Car Napoléon ne se croyait pas du tout Napoléon, pour fort bien savoir par quels moyens Bonaparte avait produit Napoléon, et comment Napoléon, comme le Dieu de Malebranche, en soutenait à chaque instant l'existence. S'il se crut Napoléon, ce fut au moment où Jupiter eut décidé de le perdre, et sa chute accomplie, il occupa ses loisirs à mentir à Las Cases à pages que veux-tu, pour que la postérité crût qu'il s'était cru Napoléon, condition requise pour la convaincre elle-même qu'il avait été vraiment Napoléon.
Jacques Lacan, Propos sur la causalité psychique, in Ecrits, Le Seuil.
Suis-je moi-même par moi-même ?

Par le je pense, contrairement à la philosophie de Descartes, contrairement à la philosophie de Kant, nous nous atteignons nous-mêmes en face de l'autre, et l'autre est aussi certain pour nous que nous-mêmes. Ainsi, l'homme qui s'atteint directement par le cogito découvre aussi tous les autres et il les découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte qu'il ne peut rien être (au sens où on dit qu'on est spirituel, ou qu'on est méchant, ou qu'on est jaloux) sauf si les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre. L'autre est indispensable à mon existence, aussi bien d'ailleurs qu'à la connaissance que j'ai de moi. Dans ces conditions, la découverte de mon intimité me découvre en même temps l'autre, comme une liberté posée en face de moi, et qui ne veut que pour ou contre moi. Ainsi, découvrons-nous tout de suite un monde que nous appellerons l'intersubjectivité, et c'est dans ce monde que l'homme décide ce qu'il est et ce que sont les autres.
Jean-Paul SARTRE, L'Existentialisme est un humanisme, Editions Nagel.




Texte recueilli par Lucette Turbet
, mise en page Olivier Boussard