par Ronald Klapka (académie de Rennes), IA-IPR Etablissements et Vie Scolaire
"Le Grand Jeu n'est pas une revue littéraire, artistique, philosophique ni politique. Le Grand Jeu ne cherche que l'essentiel. L'essentiel n'est rien de ce qu'on peut imaginer : L'Occident contemporain a oublié cette vérité si simple, et pour la retrouver il faut braver plusieurs dangers, dont les plus connus et les plus communs sont la mort (la vraie mort, celle de la pierre ou de l'hydrogène, et non pas l'agréable mort, gorgée d'espérances et ornée d'excitants remords, que l'on connaît trop) - la folie (la vraie folie, lumineuse et impuissante comme le soleil éclairant une assemblée de magistrats, la folie sans issue, de celui qu'on abat comme un chien, et non pas l'heureuse folie qui est le plus charmant moyen d'occuper la vie) - la syphilis, la lèpre léonine, le mariage ou la conversion religieuse."

Le Grand Jeu qui est bien toutefois une revue (1928), il en paraîtra trois numéros et un quatrième ne verra pas le jour, est à l'évidence un manifeste en acte dans le sillage des grandes révoltes de Rimbaud ou de Lautréamont, qui ne recule ni devant le paradoxe ni la radicalité pour enfin "changer la vie."

René Daumal (1908-1944), Roger Gilbert-Lecomte (1907-1943), Meyrat, Roger-Vailland "phrères simplistes" au lycée de Reims (lycée des Bons Enfants) qui n'hésiteront pas à se livrer à quelques expériences-limites comme le feront Artaud ou Michaux, auront beaucoup gardé de leur révolte adolescente dans ce projet -littéraire- quoi qu'ils en aient ; on sait en effet que lorsque leurs routes se sépareront, les attendra une destinée d'écrivain et leurs œuvres garderont la trace de ce moment unique dans l'histoire culturelle et artistique (le peintre Sima rejoindra le mouvement : "Ferme les yeux et fixe la bougie devant toi. Crie les textes des lycéens de Reims et tu verras se dessiner, nyctalope initié, la spirale de Sima !")

Les adeptes du Grand Jeu s'inscrivent dans le sillage du surréalisme, et s'ils n'ont pas connu à l'instar de Breton les affres de la première guerre mondiale, ils n'en partagent pas moins la révolte de ces remarquables aînés dont ils vont, dans un premier temps, se rapprocher. Le Grand Jeu affiche en effet une volonté de négation de l'ordre établi sous toutes ses formes :

"Il s'agit avant tout de faire désespérer les hommes d'eux-mêmes et de la société. De ce massacre d'espoirs naîtra une Espérance sanglante et sans pitié : être éternel par refus de vouloir durer. Nos découvertes sont celles de l'éclatement et de la dissolution de tout ce qui est organisé. Car toute organisation périt lorsque les buts s'effacent à l'horizon de l'avenir, qui n'est plus qu'une barre blanche posée sur le front."

C'est ainsi qu'en 1930 dans sa "lettre ouverte" à André Breton, René Daumal annonçait que le Grand Jeu échapperait à l'histoire littéraire pour entrer dans "l'ère des cataclysmes".

C'est avec Le Mont Analogue, publié en 1952 après la mort de l'auteur, que Daumal avait atteint la plénitude de son art. C'est une sorte de roman qui rejoint le mythe par la simplicité et la profondeur et dans lequel se fait fortement sentir l'influence de la philosophie indienne. La montagne, lien entre la terre et le ciel, est escaladée par les huit marins du yacht L'Impossible, à la recherche de la libération suprême. Symbolisme multiple : la terre, la mer, le ciel, la montagne, mais aussi la navigation, l'ascension. Cet ouvrage tardif a peu à voir avec l'éthique et l'esthétique du Grand Jeu (dont Daumal se détache dès l'année 1930 et qu'il rejette à partir de 1934-1935).

En 1979, un poète, Pierre-Albert Jourdan présentait à la revue parlée de Beaubourg une nouvelle revue : Port-des-Singes, le lieu où accostent les passagers de l'Impossible sur les rives du Mont Analogue. En rappelant les mots de Daumal "Ecrire est pour moi un exercice très grave et plein de risques : dire ce que je connais, ni plus ni moins", Jourdan soulignait outre la postérité du Grand Jeu, l'exigence de vérité qui animait ses animateurs et rappelait un enjeu essentiel du mouvement, sa poésie qu'illustrera aussi Roger Gilbert-Lecomte qui le rejoindra.

Alors, actuel ou démodé le Grand Jeu ? A vrai dire, sans doute "intempestif" au sens nietzschéen, à temps et à contre-temps. Puissent les manifestations rémoises de 2004 transmettre aux lycéens d'aujourd'hui, les pouvoirs de "voyants" de leurs aînés.

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